Analyse des votations fédérales
du 3 mars 2002

Hans Hirter, Wolf Linder
 
 
Résultats des votations
 
Oui Non
Initiative populaire "pour l'adhésion de la Suisse à
l'Organisation des Nations Unies (ONU)"

 
   1'489'062
54.6%
   1'237'725
45.4%
 
Initiative populaire "pour une durée du travail réduite"
 
   685'002
25.3%
   2'021'078
74.7%
 
 
Participation
 
57.4%
 
 
 
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  Avril 2002 · Publication No 76

 

 

Principaux résultats de l'analyse des votations fédérales du 3 mars 2002

Le 3 mars 2002, les personnes possédant le droit de vote ont pris une décision concernant deux initiatives populaires. L'une avait été déposée par un comité composé de personnes individuelles et demandait l'entrée de la Suisse aux Nations unies (ONU), l'autre venait de l'Union syndicale suisse et demandait la réduction progressive du temps de travail annuel à un temps de travail normal de 36 heures hebdomadaires avec plein salaire pour la plupart des salariés. Pour les deux initiatives, les votants suivirent les recommandations du gouvernement et du parlement: ils acceptèrent l'entrée à l'ONU avec une proportion de réponses positives de 54,6% et la majorité des cantons la plus faible possible et refusèrent la semaine de 36 heures de façon très nette.

La participation au scrutin de 57,4% était très élevée comme cela n'avait plus été le cas depuis la décision concernant l'adhésion à l'EEE en 1992. C'est l'initiative de l'ONU qui avait déclenché cette mobilisation exceptionnelle. On ne peut pourtant affirmer que l'une ou l'autre des parties a mieux mobilisé que l'autre. Les partisans d'une ouverture politique extérieure de la Suisse ont autant participé au vote que les représentants d'une politique isolationniste. Les personnes possédant le droit de vote ont accordé à la votation de l'ONU une signification extrêmement importante pour la Suisse. On l'estime cependant moins importante que les deux derniers votes concernant la politique européenne (contrats bilatéraux et initiative "Oui à l'Europe"). En comparaison avec d'autres scrutins, de très nombreuses personnes ont pu se forger une opinion facilement, celle-ci étant pour la majorité déjà définitive longtemps avant le vote. Pour plus de deux tiers des votants, la décision aussi bien concernant l'ONU que le temps de travail était déjà prise plus de six semaines avant le dimanche du vote. La part des personnes ayant pris tôt leur décision était ainsi deux fois plus importante que pour les votations habituelles. Afin de se constituer une opinion, les citoyennes et citoyens ont conservé leur prédilection pour les sources d'information traditionnelles (presse, télévision, radio, brochure de scrutin du Conseil fédéral); de même, les pages réservées au courrier des lecteurs des journaux ont été très souvent utilisées.

L'initiative de l'ONU

Lors de la votation de l'ONU, on a pu observer en général les mêmes styles d'objections que pour les autres décisions populaires concernant les questions de politique extérieure depuis 1992 (EEE). L'entrée à l'ONU a été refusée par des votants se situant politiquement à droite, peu intéressés par les questions politiques, sans formation supplémentaire depuis l'école primaire ou l'apprentissage et habitant dans les régions rurales de la Suisse allemande ou dans la zone italienne. On remarque que les différences concernant les critères politiques ont eu plus d'effet que l'appartenance à des groupes sociaux-démographiques différents. C'est le penchant déclaré pour l'un des quatre partis du Conseil fédéral qui fit le plus nettement la différence. Les membres et sympathisants du Parti socialiste ont presque unanimement voté oui (90%) tandis que les partisanes et partisans de l'UDC ont été également presque aussi nombreux à voter non (84%). On observe une approbation nette de l'entrée à l'ONU chez les votants potentiels du PRD (69%) tandis que le oui des sympathisants du PDC fut légèrement moins prononcé (58%) tout en restant au-dessus de la moyenne de toute la Suisse. C'est ainsi qu'une distance de plus en plus grande entre l'UDC et les deux autres partis bourgeois du gouvernement a été clairement confirmée en ce qui concerne les questions de politique extérieure. Les sympathisants de l'UDC sont également le seul groupe possédant un bon niveau de formation d'après des critères sociaux-démographiques ou politiques et dans lequel la part de oui en comparaison avec la première votation pour l'ONU en 1986 n'a pas clairement augmenté et a même diminué.

L'analyse du revirement d'opinion depuis 1986 au sujet de l'entrée à l'ONU donne un résultat assez contradictoire à première vue: d'une part, le taux d'approbation dans toutes les couches et groupes sociaux sans exception (diplômés de l'école primaire et de l'université, Suisse allemande et Romandie, grandes villes et villages, hommes et femmes) a augmenté massivement de 20 à 30% en général; d'autre part, ces augmentations étaient si différentes en soi que l'on a constaté d'énormes écarts qui n'existaient pas en 1986. L'exemple le plus frappant, c'est le fossé qui s'ouvre dans la Suisse allemande entre les régions de grandes villes et les zones campagnardes alors qu'elles ne se différenciaient presque pas lors de la votation de 1986. La proportion de oui dans les grandes villes de la Suisse allemande ayant augmenté de 36% et dans les régions rurales de seulement 20%, on constate un comportement devant l'urne nettement différent. D'une manière analogue, bien que plus modeste (et beaucoup plus faiblement que pour les thèmes concernant la politique européenne), la Suisse allemande et la Romandie ont aussi évolué dans deux directions opposées. L'écart déjà présent entre les différentes classes culturelles lors de la première votation de l'ONU s'est confirmé mais ne s'est cependant pas approfondi. Ce qui a disparu en revanche, c'est la différence de comportement encore constatée en 1986 entre femmes (qui ont plus approuvé à l'époque) et hommes. L'âge n'a eu aucune importance pour la décision de vote. Le revirement d'opinion depuis la dernière votation pour l'ONU en 1986 ne peut donc s'expliquer par le fait qu'une catégorie d'âge sceptique aurait été remplacée par une génération nouvelle plus convaincue par l'entrée à l'ONU. Les plus de 60 ans n'ont pas voté différemment des moins de 40 ans, comme déjà en 1986.

Chez les personnes favorables à l'entrée à l'ONU, le motif décisif de premier plan était la peur d'une isolation politique de la Suisse si elle restait éloignée de l'ONU. Une bonne moitié des partisans du oui a évoqué cet argument qui venait en première place pour 40% d'entre eux. De même, on a souvent entendu qu'il n'était plus possible de rester à l'écart. Les opinions des partisans et des opposants de l'entrée à l'ONU étaient les plus éloignées l'une de l'autre en ce qui concerne l'image de la Suisse à l'étranger et ses conséquences éventuelles. Quatre sur cinq partisans du oui mais seulement un sixième des opposants étaient convaincus que la position d'une Suisse à l'écart est jugée négativement. Pour presque un quart des partisans, une adaptation plus ou moins passive à la politique mondiale ne se trouvait pas au premier plan, mais plutôt la possibilité que la Suisse puisse prouver activement sa solidarité et prendre des responsabilités. De nombreux opposants ont justifié leur décision par les coûts élevés qui incomberaient à la Suisse. Encore plus souvent, c'est-à-dire pour plus de la moitié des partisans du non, aucun argument spécifique n'a été évoqué mais une entrée à l'ONU a simplement été jugée inutile ou bien stupide.

En comparaison avec la votation pour l'ONU en 1986, un revirement d'opinion s'est effectué en particulier en ce qui concerne la question suivante: l'entrée à l'ONU transgresse-t-elle la neutralité de la Suisse? Alors que 54% de tous les participants répondaient oui à cette question en 1986, ils ne sont plus que 28% à présent. Et même les opposants sont devenus incertains à ce sujet: au lieu des 76% de 1986, ils ne sont plus que 58% à croire encore à une violation de la neutralité.

L'initiative pour un temps de travail plus court

L'initiative populaire de l'Union syndicale suisse pour la semaine de 36 heures n'a obtenu une majorité des voix que chez les votants les plus à gauche ainsi que chez les partisans du Parti socialiste, ces derniers devant cependant être considérés comme divisés avec une proportion de réponses affirmatives de 57% seulement. Chez les membres et sympathisants de syndicats et associations de salariés, on constate respectivement 44% et 38% de oui, ce qui constitue un résultat au-dessus de la moyenne mais insuffisant pour une majorité. La faute concernant la mauvaise acceptation de cette initiative du syndicat dans son propre cercle de sympathisants ne revient cependant pas à la critique exprimée au sein de ses propres rangs en Romandie, celle-ci ayant reproché à l'initiative d'être trop favorable aux entrepreneurs. La proportion de oui en Romandie était plus large qu'en Suisse allemande, non seulement au point de vue général mais aussi dans les syndicats locaux et chez les personnes se déclarant de gauche. L'appartenance à des couches sociales différentes n'a eu qu'une faible influence sur le comportement des votants. Mais c'est bien le critère de l'âge qui est ressorti le plus nettement: les plus de 70 ans ont refusé massivement l'initiative (seulement 9% de oui) et les 30-50 ans l'ont acceptée avec une proportion au-dessus de la moyenne (35%). Cependant, ce n'était pas les personnes mariées mais les célibataires de cette tranche d'âge qui ont soutenu le plus fortement la réduction du temps de travail demandée. Les membres de la population active ont approuvé plus souvent l'initiative populaire que les non actifs, ce qui est dû à quelques détails près à la structure différente des tranches d'âge de des deux groupes. L'initiative des syndicats n'aurait aussi probablement pas mieux réussi si elle avait été votée, non pas en même temps que l'initiative pour l'ONU - ayant beaucoup mobilisé les votants - mais plutôt pendant un dimanche de votation avec une participation moyenne au scrutin. Les participants ayant déclaré ne participer que rarement à des votations n'ont pas divergé dans leur vote pour l'initiative concernant le temps de travail des personnes votant régulièrement.

Chez les partisans de l'initiative, le motif décisif était constitué par les avantages pour chaque individu et venait ainsi au premier plan. L'espérance d'avoir plus de vacances et de loisirs d'une part et plus de temps pour sa famille d'autre part était à peu près la même. On note aussi de fréquentes votes de tactique, destinés à soutenir une diminution moins radicale du temps de travail grâce à une proportion élevée de oui. Les opposants ont opté pour une explication un peu plus facile de leur décision, presque la moitié d'entre eux se limitant à donner des arguments généraux comme "ce n'est pas bon" ou "c'est irréaliste", etc. Chez ceux qui ont donné des motifs spécifiques, dominait la peur que l'économie suisse puisse perdre de sa compétitivité. Presque un tiers des personnes ayant voté non motivait sa décision par le fait que la réduction du temps de travail demandée aurait des conséquences négatives pour les salariés. Trois arguments cités chacun à 10% se trouvaient au premier plan: augmentation de stress sur le lieu de travail, perte de salaire et, surtout chez les personnes à la retraite, un excès de loisirs ne serait pas bon pour la santé.

L'argument central des partisans lors de la campagne de votation était que la réduction du temps de travail normal demandée par l'initiative aurait une influence favorable sur la vie familiale des personnes concernées et il a obtenu le meilleur résultat parmi tous les arguments pour. 41% des votants étaient d'accord avec cet argument. Il n'était cependant pas déterminant pour la décision individuelle sur la votation: parmi les personnes d'accord avec cet argument, seule une sur deux a voté oui. L'idée prépondérante ayant accompagné le lancement de l'initiative affirmait que le travail serait réparti sur plusieurs personnes à la suite d'une réduction du temps de travail mais cette idée n'a pas obtenu de majorité, même pas chez les sympathisants du Parti socialiste et les personnes proches des syndicats. Parmi les arguments contre, celui ayant mis en garde contre un stress supplémentaire sur le lieu de travail a rencontré la plus grande approbation. L'argument selon lequel le temps de travail normal n'est pas déterminé par l'État comme l'exigeait l'initiative, mais par les partenaires sociaux, était décisif pour le vote des personnes proches des syndicats. Ceux qui ont déclaré être pour la priorité des négociations entre partenaires sociaux ont refusé l'initiative à 67%, ceux plaidant pour une réglementation de l'État l'ont acceptée à 70%.

Méthode

La présente analyse est basée sur une enquête subséquente relative à la votation populaire du 3.3.2002 et réalisée par le partenariat VOX. Le GfS-Institut de recherches a effectué le sondage dans les deux semaines qui ont suivi la votation populaire. L'analyse des données a été réalisées par l'Institut de politologie de l'Université de Berne (IPW). L'enquête a été réalisée par téléphone par 44 enquêteurs(trices) à partir de leur domicile, le GfS-Institut de recherches ayant la possibilité, en sa qualité d'organe de contrôle, de contrôler les interviews au niveau externe et sans que cela ne soit discernable par les enquêteurs et enquêtrices. L'échantillonnage s'est déroulé selon un procédé aléatoire à trois échelons. Le volume des échantillons comporte 1010 personnes ayant le droit de vote.

Explications du Conseil fédéral.